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"Maîtriser la mondialisation"

Réunion du 26 janvier 2002

Notes de séance


Présents : J. Chuat, J.-F. Collange, M. Gueneau, M. Johner, J.-N. de Lacoste, O. Maes (représentant A. Spielewoy), Luc Olekhnovitch (représentant Joël Richerd), H. Pfister, Fr. Scheer (président), L. Schweitzer, M. Vaquin, J.Varet, B. Vergniol.

Excusés : O. Abel, Fr. Prager-Bouyala.

Assistent : J.-A. de Clermont, Chr. Seytre, D. Thierry-Mieg.

Invités : Stéphane Lavignotte, Jean-Pierre Molina.


La séance est ouverte à 9 h 15.

Une brève note résumant la brochure " Maîtriser la mondialisation " de " Justice et Paix-France " est distribuée.

Fr. Scheer salue les invités : Stéphane Lavignotte, venu commenter les 20 interviews qu'il a réalisées pour la Commission sur le thème de la mondialisation, et Jean-Pierre Molina qui portera sur elles le regard du théologien.

S. Lavignotte rend compte de ses entretiens. La notion de mondialisation n'était pas définie a priori, ce qui est apparu finalement préférable pour que ses interlocuteurs s'expriment en toute liberté. Ceux-ci étaient soit relativement satisfaits de la mondialisation - les plus prolixes - soit au contraire victimes de cette évolution. Leurs solutions pour lui faire face étaient variées : agir par la consommation, réclamer un marché unique ou au contraire le segmenter, ou faire tout simplement contre mauvaise fortune bon cœur. Des thèmes imprévus sont apparus : ainsi des conséquences de la mondialisation sur le financement des établissements sanitaires en France… Diverses questions sont posées au journaliste, avant le débat prévu pour l'après-midi.

M. Vaquin présente ensuite le livre du P. Jean-Yves Calvez sj, " Changer le capitalisme " (Bayard 2001). Il en retient essentiellement le thème du capitalisme inégal, de la disparité, accentuée par le libéralisme, entre le travail et le capital, celui-ci (les actionnaires de plus en plus, plutôt que la techno-structure) détenant le pouvoir. Comment y remédier ? En remettant en cause le statut de la propriété. Les exhortations morales ne suffisent pas, il faut changer la société. Des pistes existent : faciliter l'accès des jeunes au capital, réformer le droit d'héritage, favoriser l'actionnariat des salariés, renforcer la division des pouvoirs dans l'Etat.

J.-F. Collange résume l'ouvrage d'Amartya Sen, Prix Nobel 1998, " Un nouveau modèle économique " (en anglais : " Development as Freedom "), paru chez Odile Jacob en 2000. M. Sen insiste sur l'idée que la richesse d'un pays réside non dans son PIB mais dans les capacités de ses habitants à sortir de leur sous-développement, à réaliser ce qu'ils peuvent raisonnablement souhaiter. Dès lors le développement économique appelle la mise en place de structures éducatives, sanitaires, etc. favorables au déploiement de ces capacités. Il suppose le respect des libertés dites " formelles " (institutions démocratiques, liberté de la presse…), la prise en compte du rôle social des femmes. Dans ce livre à la tonalité parfois un peu trop angélique, deux pages seulement traitent de la mondialisation : M. Sen y est favorable si elle concourt à développer les capacités humaines…

B. Vergniol analyse " La mondialisation heureuse " d'Alain Minc. Cet auteur voit dans la mondialisation la libération de la circulation des produits et des services - surtout, note-t-il, au niveau régional - des technologies et surtout des capitaux (il ne s'intéresse pas aux personnes). L'épargne est devenue mondiale, et étant insuffisante elle choisit librement les endroits où elle s'investit. Les marchés sont incontournables, et puisqu'ils sont liés à la démocratie, il faut en accepter la philosophie. Aussi bien les antimondialistes n'apportent rien de positif, et leur critique de l'OMC est absurde. Il ne faut pas attaquer les mécanismes de régulation, mais les coordonner.

Jean-Pierre Molina relève dans les interviews un certain nombre de paradoxes. La mondialisation, c'est Babel, une seule humanité dans un même moule, ayant un seul nom et une seule langue. Mais c'est aussi la Jérusalem aux douze portes de l'Apocalypse. C'est le Petit Poucet, qui ne survit que grâce à la technologie des bottes de sept lieues de l'Ogre… dont il acquerra peut-être, chemin faisant, l'appétit ? C'est un système à la fois excluant et englobant (on parlait d'exclus, on parle aussi maintenant d'inclus). C'est un monde uniformisé où la disparition des frontières aggrave néanmoins les solitudes… Il est bon que ce mot ne soit guère défini - mais son sens est indubitablement négatif, puisqu'il désigne le passage " mortifère " de la concurrence à la lutte pour la vie, passage bien décrit par certaines interviews.

Le métier d'un entrepreneur est de vendre. L'éthique ne le concerne pas a priori (les stages d'éthique des cadres ont naguère coïncidé avec la suppression de l'autorisation administrative de licenciement…). La mondialisation lui permet, autre paradoxe, de produire dans les conditions du XXIe siècle en payant ses travailleurs comme au XIXe. On a raison de promouvoir le commerce équitable, les fonds éthiques, etc. mais il ne faut pas se borner aux exhortations. Il faut agir pour obtenir la régulation d'une mondialisation qui a atteint un point limite, et pour cela s'associer à quiconque apparaît fréquentable, faire preuve d'imagination, saisir le mouvement en cours vers une société civile mondiale tout en surmontant les inévitables récupérations.

L'après-midi est consacrée à un débat libre et étoffé sur les exposés du matin, que son modérateur L. Schweitzer résume comme suit :

Le problème est d'abord celui de la vision que l'on se fait de la mondialisation : inéluctable ou non, totalement ou partiellement ? Positive, ou négative ? Quelles conclusions en tire-t-on ?

Quel est son rapport au politique ? Qui a véritablement prise sur elle, et à quel niveau ? Quel rôle pour les acteurs économiques ?

Son cours est-il modifiable ? Quelles réformes peut-on envisager, par exemple sur l'héritage comme le préconise Calvez ?

Quelle peut être la position de la Fédération ? Seule ou aux côtés d'ONG, et si oui, lesquelles ? Auprès de quelles autorités ? Faut-il au contraire laisser toute liberté d'action à nos Eglises et à nos mouvements ?

Comment retrouver l'espérance face à la mondialisation, et comment porter ce message à l'opinion publique ?

Après discussion, il est décidé que le contenu du débat sera la base d'une note, qui sera revue au cours des prochaines semaines par J.-F. Collange et B. Vergniol et mise au point en vue d'être discutée par la Commission lors de sa réunion du 22 mars. Il s'agira, si elle est adoptée, de la position d' " Eglise et Société ", en vue de la participation de la FPF aux Assises chrétiennes de 2004.

La séance est levée à 16 h 45.