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Remarques théologiques sur la mondialisation

à partir de 20 interviews recueillies par Stéphane Lavignotte

Jean-Pierre Molina
février 2002

DÉFINITIONS

Il n'est pas facile de faire l'unanimité sur le sens du mot " mondialisation ". C'est qu'il cherche à rendre compte d'une réalité elle-même source de profonds désaccords. Le mot existe avant sa définition et nous participons à sa progressive clarification. Il s'élucide par des questions telles que : qu'est-ce qui empêche d'employer un autre terme pour désigner la même réalité? De quoi n'est-il pas synonyme ?.. Mondialisation n'est pas synonyme d'universalisme, d'internationale ouvrière, de citoyens du monde, d'œcuménisme… Évidemment " mondialisation " peut, à l'occasion, servir d'équivalent à chacun de ces termes, car le mot peut avoir deux sortes de signification : celle qu'annonce sa morphologie et celle de l'usage courant. Morphologiquement mondialisation est un mot formé sur le même modèle que éradication, carbonisation, colonisation, canonisation, privatisation…et désigne en principe l'expansion de n'importe quoi (processus, pouvoir, maladie, idée…) à l'échelle mondiale. Mais ce n'est pas ainsi qu'il nous intéresse ; ce n'est pas sa valeur passe-partout qui lui donne assez de nouveauté pour le porter au cœur des débats les plus actuels.

Il nous intéresse par son autre signification, celle que lui prête aujourd'hui l'usage courant et qui se retrouve dans toutes nos interviews de référence. Et dans l'usage courant " mondialisation " a presque toujours un sens néo-libéral. Au point que, pour lui conférer provisoirement un contenu plus libertaire ou simplement plus ouvert on parle de " l'autre mondialisation ". Le reste du temps ce mot désigne l'aspect totalitaire de l'ouverture mondiale, l'obligation faite aux peuples d'accepter le libéralisme économique comme religion universelle, son côté " fait accompli ", où , contrairement à l'internationalisme, le monde est chez vous sans que vous l'ayez invité. Il sert à nommer une situation qu'à tort ou à raison le locuteur estime nouvelle : ce degré d'ouverture des frontières à partir duquel on a l'impression qu'il n'y a plus rien à ouvrir ni aucun refuge pour s'isoler si bien que la concurrence elle-même (entre producteurs, mais aussi entre les langues et les idées ) disparaît au profit de l'élimination du concurrent ; le moment où la transparence devient un enfer au lieu de représenter l'habit de la sincérité.

Bien sûr il existe des vertus à l'ouverture des frontières et à la libre communication mais c'est à l'aide d'autres mots qu'on en parle. Et ces mots on a le droit de vouloir les interchanger mais pour quel bénéfice ? Exemple : " La mondialisation permet aussi l'intervention des grandes ONG sur tous les lieux de la planète où les droits de l'homme sont violés " . Certes. L'action humanitaire des ONG est donc ainsi reconnue comme accompagnement moral du néo-libéralisme dans son mouvement d'expansion planétaire, classée comme épiphénomène du capitalisme souverain. C'est bien ce qu'on voulait dire ? " La mondialisation des économies locales provoque des faillites et du chômage mais crée davantage d'emplois qu'elle n'en supprime " Tant mieux mais pour qui ? Un chauffard écrase votre enfant et quand vous déplorez qu'on lui laisse son permis de conduire on vous explique : " L'automobile meurtrière est l'outil de travail grâce auquel le conducteur nourrit ses neuf enfants. Faites le calcul : le solde en enfants vivants est positif ". Ce raisonnement tient la route ( !) mais ne répare pas l'irréparable. La notion de mondialisation sert aujourd'hui à évoquer des situations de cet ordre-là, qui prétendent réconcilier le profit des uns et le désespoir de beaucoup d'autres.

J'emploierai donc le mot dans un sens résolument négatif : celui des effets totalitaires produits par l'expansion mondiale d'un modèle exclusif de société et d'échanges caractérisés par la domination sans merci du néo-libéralisme. Car je ne confonds pas la mondialisation, situation donnée à un moment donné, et les outils dont elle se sert (Internet, droit des femmes..etc.)

PARADOXES

L'ensemble de phénomènes économiques et de modes de penser qu'on s'accorde à appeler " mondialisation " ou " globalisation " s'impose comme empire de la communication immédiate et universelle, qu'il s'agisse de communication verbale, de voies de communication ou de circulation des avoirs monétaires. Mais dans le même temps la circulation des personnes est très loin de bénéficier de la même liberté que celle des marchandises et l'acte de se trouver une place dans la société des hommes s'apparente à une performance de haut niveau. La réalité la plus " globalisante " qui se puisse imaginer provoquerait donc de l'isolement et du rejet ? Cette incertitude transparaît dans le langage quotidien où de nouveaux termes, vite usés, vite remplacés ou redoublés par des synonymes jugés provisoirement meilleurs, cherchent à cerner par approximation successive de quoi et de qui on parle quand on s'intéresse à la difficulté... d'assimilation ? d'intégration ? d'insertion ? de citoyenneté ..? De sorte que les personnes dont l'échec en ces domaines est le plus patent vont de l'étranger, plus ou moins compatriote des sans papiers, au SDF, catégorie généralement très nationale, voire nationaliste, et tout à fait hors société, en passant par le chômeur dont " l'employabilité " fait question. Cette liste a une fâcheuse tendance à s'allonger au point qu'après avoir découvert " l'exclus " le langage des affaires sociales a fini récemment par inventer " l'inclus ", qui devient à son tour une sorte de catégorie sociale particulière, tant il est vrai que le fait de se trouver tout simplement à sa place là où l'on est ne va plus de soi…Au fond l'opposition dedans-dehors joue un rôle aussi important dans l'expérience des personnes que la dominance d'un modèle unique de société dans l'expérience des peuples. Car la mondialisation s'impose à tous mais ne fait pas place à n'importe qui.

La mondialisation est un raccourcissement de l'espace qui permet de manipuler le temps : la filature qui met ses ouvriers au chômage en France pour ouvrir trois usines en Turquie en bénéficiant de la faiblesse des salaires et de la non-protection sociale de ses nouveaux salariés fait fructifier son argent au 21ème siècle et produire ses usines au 19ème. Ce travail sur le temps représente la rentabilisation maximale d'une imposture scientifique : l'évolutionnisme érigé en Loi de progrès social grâce à laquelle les riches ont le droit de s'instituer en idéal des pauvres et d'exploiter leur retard.

Dans la même direction vont les remarques de tous ceux, patrons et employés, qui dénoncent une concurrence commerciale faussée par le contraste entre absence de frontières économiques et incohérence des réglementations sociales : tandis que la protection sociale est affaire locale, les inégalités se mondialisent parfaitement. Il n'est pas rare que ce constat provoque des appels aux pouvoirs politiques, non pour protéger les conquêtes ouvrières mais pour les sanctionner comme autant de délits d'obstacle à la liberté des prix. Autant annoncer tout net : ce n'est pas l'ogre qu'il faut condamner parce qu'il est cannibale mais les enfants puisqu'ils sont comestibles.

Ainsi, depuis que l'humanité entière dispose du même catalogue d'appareils, de vêtements ou de services devant lequel rêver, le cultivateur camerounais est clairement devenu l'inférieur du SDF français dans le domaine de la consommation. Experts chevronnés ou citoyens sans grade, les personnes qui s'expriment sur la mondialisation lui attribuent presque toutes ces deux fonctions : uniformisation et … accentuation des déséquilibres, privatisation des profits et internationalisation des inégalités. Et il ne sert à rien d'expliquer ce désordre par un " trop peu de mondialisation ", comme s'il suffisait de ne pas entraver le vaste mouvement du marché unificateur pour que naturellement il nous fasse passer de la liberté mercantile à l'équité sociale. " L'Europe des marchands fera naître l'Europe des citoyens " disait un slogan des années 80. La même illusion alimente à l'échelle mondiale la bonne conscience néo-libérale dont l'anthropologie se réduit à une équation : citoyen = client.

MODÈLES BIBLIQUES

La Bible abrite plusieurs ancêtres du Petit Poucet pour nous aider à vivre et penser la confrontation de l'énorme et de l'intime : Joseph et Pharaon, David et Goliath… qui eux-mêmes annoncent l'apocryphe magnifique mis en forme par Charles Perrault. Ces récits montrent que les petites bêtes ne mangent pas les grosses - ou alors la grosse n'est pas celle qu'on croyait. Mais qu'il est possible à David de vaincre Goliath, si David est l'élu du vrai Dieu. Ainsi, il ne suffit pas de s'autoproclamer exception française ou postérité légitime de Jean Calvin pour résister à l'acculturation. Car c'est l'Éternel qui donne la victoire. Si David oublie l'Éternel il redevient une proie devant le géant. Et quand David a vaincu le géant blasphémateur combien de temps lui faudra-t-il pour devenir à son tour une sorte de Goliath idolâtre de sa propre force ? Il avait refusé les armes de Saül mais il s'est approprié l'épée de Goliath (1Sam 21/9-10). Demeurera-t-il jusqu'au bout l'humble champion du Seul Seigneur légitime ou ne finira-t-il pas par glisser au service de son propre armement, de sa propre puissance ? De même Poucet s'approprie les bottes de l'ogre qui lui permettent de vaincre le monstre et de sauver ses frères. Sans coup férir ses descendants qui vivent à l'ère de la communication sont aujourd'hui tous chaussés de bottes de 7 lieues qui leur permettent d'être informés à la vitesse du son et de se déplacer plus vite que lui. Et qui les entraînent à prendre des décisions beaucoup plus vite que la pensée ne court… Problème : Poucet a des bottes d'ogre et un estomac d'enfant. Comment doit-il faire pour garder les bottes sans attraper un appétit à la pointure de ses chaussures ? Ou l'estomac dans les talons ? Ou un ulcère ?

Comme Pharaon, l'ogre est une figure de Pouvoir : ses filles portent des couronnes. César, dans le Nouveau Testament nous offre une autre figure de pouvoir, mondial et divinisé, qui préfigure évidemment les variantes modernes d'empire ou d'impérialisme. C'est lui qui " confisque la belle idée de mondialisation " mais le César moderne qui s'appelle Marché a quelque chose de nouveau par rapport à l'empereur des temps bibliques : la divinité de l'empereur assurait au pouvoir romain une ubiquité approximative à l'intérieur d'un polythéisme où son prestige religieux devait bien subir une certaine concurrence, tandis qu'au 21e siècle César est judéo-islamo-christianisé, ce qui donne à son empire toute la puissance d'inquisition d'un monothéisme (ou d'un mono athéisme ?).

Quant à la société mondiale vue comme " village global ", comment ne pas la rapprocher de Babel, entreprise de démesure, d'orgueil et d'espérance ? Elle a sa sœur radieuse dans la Jérusalem d'Apocalypse dont le rempart colossal est percé de 12 portes constituées chacune d'une seule perle. Ces portes restent ouvertes nuit et jour ! Pourquoi alors ne pas abattre carrément la muraille ? Pour que l'ouverture universelle n'engendre pas l'anonymat, bien sûr.

PROPOSITIONS

En matière de résistance à la pensée unique et de respect des modes de vie non intégrés à l'empire de l'argent-loi la modestie est de mise. Car il ne s'agit pas de simplement de réformer un taux de TVA ou même de démanteler un paradis fiscal ; il s'agit de dualisme : cette propension de la créature à constamment annuler les plus belles inventions - l'universalisme par exemple - en les transformant en objets de racket. Il s'agit du combat entre le bien et le mal, qu'il ne nous appartient pas de gagner une fois pour toutes. Car à cette échelle nous savons QUOI faire mais nous ne savons pas LE faire.

Quoi faire ? Réguler, ériger en norme universelle la plus exigeante (celle qui protège le mieux les ressources en eau par exemple) et non la plus économique à court terme, gérer le marché au lieu de lui obéir . Autrement dit, VOULOIR. Mais comment faut-il s'y prendre pour vouloir ensemble, à la mesure de la planète ?

Le faire ? oui, et sans attendre puisque la découverte de la panacée universelle est trop improbable pour constituer un motif honnête d'atermoiement. On ne peut ici donner que des orientations : instaurer des relations directes par dessus les frontières entre producteurs et consommateurs, utiliser les mécanismes bancaires pour donner à ceux qui ne veulent pas se vendre les moyens de leur autonomie, bâtir des coopératives transfrontalières… c'est ce qu'ont entrepris plusieurs églises et bon nombre d'individus en s'engageant dans Oïkocrédit. C'est aussi ce que voudraient bien tenter des producteurs chez qui l'amour du métier entraîne le besoin de donner un sens à leur production. Et qui ne peuvent y parvenir par leurs seuls moyens, car l'éthique n'est pas un condiment qu'il suffirait d'ajouter pour que tout le plat des échanges se trouve transformé. Sur le marché mondial la morale qui triomphe est celle de l'ogre et la loi qui s'impose est celle du poids : le gros mange le petit donc le petit a tort face au gros. À partir de ces contraintes l'entreprise qui veut produire propre et vendre équitable est vouée à la faillite si elle ne s'appuie pas sur une solidarité populaire (mouvement de consommateurs) ou une protection légale.

Quant aux communautés de foi ou de conviction, elles ne peuvent se borner à donner des avis ni renoncer à le faire. Mais quel meilleur avenir pour elles que de s'engager selon le slogan œcuménique bien connu à rendre habitable la terre habitée ?